Ce billet est le premier d'une série qui raconte mon ascension de l'Aconcagua du 4 au 16 janvier 2015.
Cliquez ici pour voir toutes les photos de l'expédition.


1er jour : Los Penitentes (2600m) - Confluencia (3400m)

Il fait déjà chaud lorsque nous sortons de l'auberge-refuge en ce matin du premier jour. Los Penitentes, station de ski quasi déserte (nous sommes en plein été) se trouve pourtant à plus de 2500 mètres d'altitude. Nous sommes à 170 km de Mendoza, la capitale de la province du même nom, que nous avons quitté en voiture la veille, une fois les permis d'ascension tamponnés et les dernières courses terminées. Entre la nourriture, les tentes, le matériel et les 4 passagers, le 4x4 de Sebastian (notre guide), était plein à craquer. Les sac-à-dos ont dû faire le voyage sur le toit !

Une grande partie de ces bagages va partir directement à dos de mules jusqu'au camp de base. Nous les pesons à Lanko (l'agence par laquelle nous passons pour le transport par mules, l'hébergement au camp Confluencia et les repas à Confluencia et Plaza de Mulas) et partons faire un peu de tourisme en voiture. Il y a peu de marche au programme aujourd'hui, aussi nous attendons la fin de l'après-midi lorsqu'il fera un peu plus frais pour commencer le trek.

Premier arrêt à l'entrée du parc provincial de l'Aconcagua et premier point de vue sur le sommet. D'ici, il nous paraît inaccessible... Kilian Jornet a pourtant fait l'aller-retour en moins de 13 heures (après acclimatation certes) ! C'était il y a une quinzaine de jours à peine. Second arrêt au Pont de l'Inca, une arche naturelle qui forme un pont au-dessus d'une rivière riche en soufre. Direction ensuite le restaurant pour un dernier repas ; c'est l'occasion de se faire plaisir, nous ne savons pas de quoi auront l'air nos prochains repas.

Puis arrive l'heure du départ, le vrai. Il est 16h. Nous faisons le check-in à la maison du parc. On nous remet à chacun un grand sac en plastique numéroté destiné à nous servir de poubelle. Il sera contrôlé à la sortie afin de s'assurer que les déchets sont bien redescendus. Sans ce sac, il faudra s'acquitter d'une amende pour pouvoir sortir du parc. Mais bien sûr, les gardes ne peuvent pas vérifier que le sac contient réellement tous les déchets produits pendant le séjour...

Et c'est parti pour environ 2 semaines d'expédition. La date du retour est inconnue, elle dépendra notamment de la météo qui nous obligera à avancer ou retarder le jour où nous tenterons le sommet (en supposant que nous soyons en état de le tenter). Nous longeons la Laguna de Horcones qui marque l'entrée du parc. On se serre la main, on se souhaite bonne chance. "A partir de ahora, solo hay que disfrutar y cuidarnos entre nosotros", nous lance Sebastian (A partir de maintenant, il n'y a plus qu'à profiter et à prendre soin les uns des autres).

Deux heures et demi plus tard nous atteignons le premier camp, Confluencia, à 3400 mètres d'altitude. Nouveau check-in auprès des gardes du parc pour signaler notre arrivée. Dans le secteur réservé à Lanko on nous présente la tente "salle à manger", la tente "dortoir" de 22 lits et les toilettes. Très important les toilettes quand on sait que pour s'acclimater à l'altitude il nous faut boire au minimum 4 litres par jour. On s’attelle d'ailleurs immédiatement à la tâche, c'est l'heure du thé !


2ème jour : Confluencia (3400m) - Mirador (4000m) - Confluencia

Afin que l'organisme puisse s'adapter à l'altitude, et ait le temps de produire plus de globules rouges pour compenser le manque d'oxygène dans l'atmosphère, il ne faut pas monter trop vite et réserver quelques jours à l'acclimatation. C'est le cas aujourd'hui ; ce soir nous dormirons donc de nouveau à Confluencia. Pas question pour autant de faire la sieste toute la journée, nous en profitons pour marcher quelques heures et monter à 4000 mètres d'altitude jusqu'au mirador de la paroi Sud de l'Aconcagua.

Nous y parvenons après 3 heures de marche et nous nous installons à l'abri du vent, chacun derrière un rocher, pour casser la croûte. Face à l'Aconcagua, nous en prenons plein la vue. La face Sud est une imposante paroi verticale de roche, neige et glace, de 3000 mètres de dénivelé. Sa première ascension a été réalisée en 1954 par une expédition française, qui a donné son nom au camp de base "Plaza Francia" situé "un peu" plus loin au pied de la paroi. En haut à gauche, le pic sud (6830m). A droite, le pic nord, point culminant de l'Amérique (6962m). Nous n'escaladerons cependant pas cette fameuse face Sud, nous contournerons la montagne par l'Ouest pour monter de l'autre côté par la voie normale. Mais pour le moment, c'est l'heure de faire une petite sieste au soleil, chacun appuyé sur son rocher, face à cette vue incroyable.

De retour au camp, nous passons à la visite médicale. Celle-ci est obligatoire afin de vérifier que nous nous acclimatons bien à l'altitude et seuls de bons résultats nous permettront de continuer le trek le lendemain. Dans le cas contraire, nous devrions rester une journée supplémentaire à Confluencia. On me mesure, à l'aide d'un petit capteur fixé au bout de l'index, une saturation du sang en oxygène de 90%, c'est parfait ! Un petit peu moins pour Olivier mais c'est bon quand même. A nous de continuer de boire encore et encore... et d'aller aux toilettes.
Sebastian nous avait prévenu, l'eau du camp, bien que potable, n'est pas très bonne pour la digestion. Nous sommes donc partis avec quelques réserves d'eau supplémentaires.

Un petit mot sur les repas. Aux camps de Confluencia et de Plaza des Mulas, c'est Lanko qui s'en occupe. Petits déjeuners, déjeuners ou pique-niques, et dîners. Les plats qu'ils nous cuisinent sont excellents, complets et variés, je ne m'attendais vraiment pas à si bien manger ici. Le dîner est servi vers 19h30/20h, on retrouve des horaires français ! A 21h30 la nuit est tombée et il fait vraiment froid. On prend un dernier thé dans le comedor puis on file s’emmitoufler dans son sac de couchage.
Après deux jours de beau temps, des nuages commencent à arriver. Les prochains jours risquent de ne pas être propices pour l'ascension finale. Peu importe pour le moment, nous avons encore une semaine avant de nous inquiéter de la météo.


3ème jour : Confluencia (3400m) - Plaza de Mulas (4300m)

Grosse journée en perspective ! Nous devons rallier "Plaza de Mulas", le camp de base pour l'ascension par la voie normale, situé à 25 km de Confluencia. Le chemin remonte une large vallée de pierres et de sable surnommée "Playa ancha", la grande plage. L'air est sec et le vent soulève la poussière. Comme tous les autres jours, nous nous couvrons le nez et la bouche pour protéger gorge et poumons. Une fois les gants mis, plus un centimètre carré de notre peau n'est exposé à la lumière du Soleil. Nous laissons dès les premiers kilomètres les ultimes traces de végétation (quelques touffes d'herbe) derrière nous. Nous évoluons désormais dans un univers entièrement minéral.

En fait, c'est qui "nous" ? Nous en sommes déjà au troisième jour d'expédition et je n'ai toujours pas présenté le groupe ! J'en profite maintenant, pendant que nous marchons le long de cette vallée qui n'en finit pas... Je suis donc accompagné de mon frère Olivier (30 ans, qui a déjà traversé la Corse et les Pyrénées à pied et a commencé l'alpinisme l'été dernier en grimpant le Mont Rose) et de trois Argentins, tous de Jujuy, une province du nord de l'Argentine, frontalière à la Bolivie.

Sebastian a 39 ans et est guide de haute-montagne. Il a, entre autres, déjà réussi 9 fois l'ascension de l'Aconcagua. Edouardo (surnommé "El pelado" en raison de son crâne rasé), 49 ans, est vétérinaire. Il a déjà tenté l'ascension mais avait dû s'arrêter au camp d'altitude n°2 Nido de Condores. Et enfin, Francisco, 17 ans, qui en tant que mineur a eu besoin d'une autorisation de ses parents pour entrer dans le parc.

Nous abordons le dernier tronçon de la journée, le plus difficile. Et alors que la pente s'accentue nous recevons quelques minuscules flocons. Je lève la tête, les sommets sont dans les nuages, il neige en altitude. Francisco est à la peine dans la montée, Sebastian l'attend pendant qu'Eduardo, Olivier et moi continuons vers le camp. Nous l'atteignons après 6h30 de marche. A l'arrivée, nous faisons notre dernier check-in à la maison des gardes puis récupérons les affaires arrivées par mules. Deux montages de tente plus tard, nous nous retrouvons tous les cinq avec un groupe de Porteños dans la tente salle à manger de Lanko pour notre premier repas à Plaza de Mulas.


4ème jour : Repos à Plaza de Mulas (4300m)

Il est prévu que nous restions deux ou trois jours à Plaza de Mulas avant d'entamer l'ascension proprement dite. A ce stade, la meilleure des préparations consiste à se reposer, à boire encore et toujours, et d'aller aux toilettes. Combien de fois par jour, dix ? quinze ? plus ? Je ne sais plus. J'ai l'impression de ne faire que ça. La qualité de celles-ci a d'ailleurs diminué depuis Confluencia où nous avions de vraies toilettes. Ici, nous devons nous contenter de toilettes à la turque.
Côté santé, je suis chanceux. Comme lors de mes précédentes ascensions, je supporte bien l'altitude et je n'aurai jamais plus qu'un léger mal de tête jusqu'à la fin de l'expédition. 80% de saturation en oxygène à la visite médicale du jour, c'est tout bon. On nous trouve en revanche à tous une tension trop élevée, signe d'une alimentation trop riche en sel. C'est également le cas du groupe qui nous précédait si bien que l'on met ça sur le compte d'un appareil de mesure défectueux ou d'un médecin inexpérimenté.
Côté météo, le ciel reste gris mais le vent s'est maintenant mis à souffler assez fort. Nous avons d'ailleurs dû ajouter quelques pierres pour lester une tente qui avait failli s'envoler la veille. La réputation de l'Aconcagua au sujet du vent n'est pas usurpée !

Entre deux passages aux toilettes, je fais un petit tour du camp. Celui-ci est situé à 4300 mètres d'altitude, sur une moraine glaciaire, au pied de la montagne. Il doit son nom "Plaza de Mulas" aux mules dont plusieurs caravanes font l'aller-retour chaque jour jusqu'à l'entrée du parc afin de transporter le matériel le plus lourd. Les mules ne peuvent pas aller plus loin que ce camp. Si l'on souhaite continuer sans trop se charger, il est possible de louer les services d'un porteur pour monter tentes et nourriture jusqu'aux camps d'altitude. En ce qui concerne notre groupe, nous porterons désormais toutes nos affaires nous-mêmes.
Le camp est immense, c'est paraît-il le second plus grand camp de base au monde après celui de l'Everest. On peut parler d'une petite ville plus ou moins organisée en quartiers. Chaque agence possède en effet ses tentes dortoirs, salles à manger, entrepôts, bureaux, autour desquelles se trouvent en plus toutes les tentes individuelles des andinistes. Les "quartiers" des grandes agences internationales sont immenses. Le nôtre, autour des tentes de Lanko, petite agence argentine, est plus modeste, et c'est tant mieux.

Côté services, il est possible d'acheter à boire ou à manger, de passer un coup de fil ou de se connecter à Internet, de recharger ses batteries, et même de prendre une douche chaude ! Tout ça bien sûr à condition d'avoir fait le plein de dollars ou de pesos avant de partir. Une petite bouteille de Coca coûte 5 dollars, 15 minutes d'Internet (liaison bas-débit par satellite) c'est 10 dollars, 3 dollars pour une minute de téléphone et 15 dollars pour une douche.
On trouve enfin à Plaza de Mulas la galerie d'art la plus haute du monde !

Nous profitons des derniers instants de soleil pour régler les crampons puis nous nous répartissons la nourriture à emporter aux camps d'altitude. Il nous faut trouver le bon compromis entre le poids à porter et le nombre de jours que nous pourrons passer là-haut. Celui-ci est toujours incertain. Nous prenons chacun l'équivalent de 5 à 6 jours de nourriture. Cela devrait nous laisser un peu de marge en cas de mauvais temps. Nous laisserons également un peu de nourriture au camp de base, au cas où certains d'entre nous devraient faire demi-tour et redescendre prématurément.
Sans aide extérieure, nous ne pourrons bien sûr pas monter avec toute cette nourriture plus les tentes et le reste des affaires sur notre dos en une seule fois. Nous ferons donc un aller-retour demain jusqu'à Canada, le premier camp d'altitude, pour y déposer la nourriture, les bonbonnes de gaz, les crampons et deux tentes. Cela nous permettra en plus de poursuivre notre acclimatation progressive en atteignant l'altitude de 5000 mètres.

A suivre...