L'Océan Atlantique est encore un peu frais au mois d'octobre en Argentine. Avec une température de l'eau oscillant entre 12 et 14°C, la combinaison est de rigueur si l'on souhaite piquer une tête à Puerto Madryn. Nous sommes dans la province de Chubut, au nord de la Patagonie, venus non pas pour nous baigner mais pour observer les baleines. Chaque année, de juin à décembre, elles se retrouvent en effet par milliers dans les eaux abritées de la Péninsule Valdés pour se reproduire puis élever leurs bébés.

Tour de la Péninsule Valdés et observation des baleines

Que c'est bon de se dégourdir les jambes sur la plage après 19 heures de car. Sentir un vent d'air pur sur le visage et perdre son regard sur les flots après des centaines de kilomètres de route rectiligne à travers la pampa. Profitons-on car on repart pour un parcours de 400 km en van à travers la péninsule, de Puerto Madryn au fond du Golfo Nuevo jusqu'à Punta Cantor, face à l'océan. Premier arrêt sur la plage Cantera avant d'entrer dans le parc national. La marée étant haute, les baleines peuvent s'approcher très près de la côte à cet endroit. Pas besoin d'un bateau donc pour les admirer. Juste un peu de patience et un appareil réactif si l'on souhaite les prendre en photos hors de l'eau. Car un saut de baleine, ça ne dure pas longtemps. Normal quand on pèse plus de 50 tonnes. Celles-ci sont des baleines franches australes, ou southern right whales en anglais. "Right whale" comme la "bonne baleine à tuer" lorsqu'elles étaient chassées, en raison de leur importante couche de graisse qui les rendaient plus "rentables" que d'autres espèces. Les baleines franches sont respectivement un peu et beaucoup plus grandes que les baleines à bosses et les baleines de Minke que j'avais pu voir en Antarctique.

Nous reprenons ensuite la route, ou la piste selon les endroits, passons l'entrée du parc, faisons une pause au musée et nous nous engageons sur l'isthme pour rejoindre la presqu'île. A notre gauche, au nord, le Golfo San José. A droite, côté sud, le Golfo Nuevo. C'est dans ce dernier que nous nous apprêtons à naviguer à la rencontre des cétacés. Arrivés à Puerto Piramides, le seul village de la péninsule, nous embarquons dans un bateau avec Daniel et Diego, nos deux capitaines, et entre 30 et 40 passagers. La mer est calme, l'eau est transparente, le Soleil brille et il ne faut pas longtemps pour apercevoir une première baleine. Rapidement nous en voyons de tous les côtés. Nous les entendons aussi avec leur "chant" si particulier. Elles sont plutôt curieuses et n'hésitent pas à s'approcher du bateau. Parfois une mère accompagne son bébé. Lorsqu'elle lui apprend à plonger, ce dernier n'a pas encore la capacité de rester aussi longtemps sous l'eau (40 minutes environ). Il remonte alors à la surface en "criant" et en s'agitant pour appeler sa maman. Nous ne savons parfois pas trop où donner de la tête et l'heure et demi au milieu de ces géants des mers passe très vite.

De retour sur le plancher des vaches, le pique-nique avalé, nous remontons dans le van en direction de Punta Cantor à l'extrémité Est de la péninsule. Malgré les grandes distances et la monotonie de la steppe patagonique (végétation rase, quelques arbustes, le climat est sec, il pleut moins de 250 mm par an) nous ne nous ennuyons pas grâce aux explications et aux anecdotes de notre guide Mauricio. Derrière les vitres, nous sommes à l'affût de guanacos (cousins des lamas), maras (sorte de grands lapins), nandous (des cousins des autruches) et autres lechuzas viscacheras (des chouettes qui vivent sous terre). Moutons, vaches et chevaux complètent le tableau. Nous longeons deux salinas situées sous le niveau de la mer et arrivons à destination. Changement de temps, le Soleil s'est caché et le vent s'est levé, il commence à faire frais. A la descente du van, un tatou nous accueille avant de vite disparaître dans les fourrés.

Nous surmontons une plage le long de laquelle se trouvent plusieurs groupes d'éléphants de mer. Le mâle dominant au centre et les femelles autour avec les bébés et les autres mâles. Contrairement aux baleines, à part un ou deux éléphants qui se baignent, ça roupille pas mal. Déjà quelques manchots apparaissent, se dandinant avec leur allure si particulière à proximité des éléphants. Au large, une baleine s'agite dans les vagues, mais pas d'orque en vue aujourd'hui. Côté terre, nous côtoyons quelques nandous, et un peu plus loin, c'est un mâle que nous rencontrons avec avec ses treize petits. Nous arrivons finalement au bout de notre trajet à une colonie de manchots de Magellan. C'est une petite colonie comparée à celle de Punta Tombo que nous verrons deux jours plus tard, mais c'est un premier contact avec cette nouvelle espèce après les manchots papous, à jugulaire et d'Adélie rencontrés en Antarctique. Il est désormais tard et nous rebroussons chemin pour rentrer à Puerto Madryn, non sans un ultime arrêt à Playa Cantera histoire de saluer une dernière fois les baleines.

La plage de Puerto Piramides Baleine franche australe Baleine franche australe Baleine franche australe Manchot et éléphant de mer

 

Punta Tombo : un million de manchots, et nous, et nous, et nous

Faute de beau temps, le programme du lendemain, kayak avec les phoques (lobos marinos), tombe à l'eau ! Nous restons donc à l'auberge pour nous reposer. L'après-midi, nous tentons de retourner en stop aux plages Cantera / El Doradillo pour revoir les baleines. Mais le mauvais temps semble avoir dissuadé les automobilistes et finalement nous rentrons brecouilles.

Pour le dernier jour, nous nous rendons à Punta Tombo. C'est ici que la plus grande colonie de manchots d'Amérique vient passer l'été tous les ans (le reste du temps, ces manchots de Magellan vivent sur une île au sud du Brésil). Durant les 150 km de trajet depuis Puerto Madryn, Valeria, la guide, nous raconte notamment le peuplement de la province de Chubut au XIXème siècle par des Gallois. C'était l'époque de la révolution industrielle en Grande Bretagne et ces mineurs fuyaient alors les conditions épouvantables des mines de charbons pour venir tenter leur chance dans l'agriculture en Argentine. Dans ce coin très sec, ils s'établirent d'abord dans la vallée du Rio Chubut, oasis au milieu de la steppe. De nouveaux immigrants vinrent ensuite s'installer plus à l'Ouest vers les Andes.

Une fois arrivés, nous visitons la réserve en suivant le sentier que les manchots n'hésitent pas à traverser. Si on croise un, la règle est simple : nous devons céder le passage aux oiseaux. De part et d'autre du chemin, des milliers de trous dans la terre sont autant de nids. Les plus luxueux sont recouverts d'un tapis d'herbes, à l'abri sous un arbuste et bien sûr avec vue sur la mer. Mais même la version trou dans la terre sans option paraît confortable comparée aux nids des cousins d'Antarctique qui ne sont constitués que de petits galets. Chez les manchots, c'est le mâle qui fait le nid, et il doit s'appliquer s'il veut convaincre la femelle de s'accoupler avec lui. Une fois ensemble, ils restent en général unis pour la vie, et reviendront chaque année dans ce même nid. C'est actuellement la saison de la reproduction et nous pouvons déjà apercevoir quelques manchots en train de couver leur œuf. Dans une quarantaine de jours, début décembre environ, les premiers bébés naîtrons (note pour plus tard : revenir entre décembre et mars pour voir les bébés).

D'autres animaux vivent également ici. En plus des mouettes et autres oiseaux marins, les manchots partagent la réserve avec des cobayes nains (cuis en argentin) et des guanacos. A la fin du parcours, nous arrivons au bord de la plage où les manchots partent ou reviennent de la pêche. A cet endroit, la roche est rouge et l'eau turquoise, le paysage est magnifique. Un vent d'air chaud se met à souffler, juste un avant-goût de la canicule qui nous attend au retour à Buenos Aires.

Cuis (cobaye nain austral) Une file pour les humains, une file pour les manchots En pleine construction du nid Guanacos Punta Tombo