En rejoignant l'arrête, je me retrouve de nouveau exposé au vent et au froid. Les doigts vont mieux mais j'ai toujours les orteils gelés, ce qui me rappelle que je ne les remue plus. Je dois me concentrer et penser à bouger les orteils avant de ne plus les sentir du tout. Et marcher, jusqu'au prochain sommet qui en découvrira un autre toujours plus haut et plus éloigné. Et s'assurer que la corde reste tendue, on se sait jamais... "Mais qu'est-ce que je fais là ?" Je savais que cette question finirait par arriver, parmi toutes les pensées qui traversent mon esprit depuis le début de l'ascension. Mais je savais aussi très bien ce que je faisais. A ce stade, ce n'est qu'une question de volonté, et depuis le temps que j'en rêve, je n'ai sûrement pas l'intention de renoncer si près du but !

Ecole de glace

Mais avant de poursuivre, revenons d'abord une dizaine de jours en arrière. Après le Grand Paradis en 2009, le Mont Rose en 2010, le Huayna Potosi en 2011, l'appel de la montagne m'a entrainé cette année à tenter l'ascension du Mont Blanc. Le point culminant des Alpes n'est pas le sommet le plus difficile à atteindre, loin de là, mais reste un objectif pour tous les alpinistes débutants. Il n'en reste pas moins dangereux. Début juillet, 9 personnes sont mortes emportées par une avalanche alors qu'elles tentaient l'ascension par la voie des 3 monts. Et depuis quelques jours, suite à la canicule du mois d'août, la traversée du Couloir du Goûter est fortement déconseillée, le réchauffement ayant fragilisé le terrain, les chutes de pierres sont encore plus nombreuses que d'habitude. Et la voie du Goûter (la voie normale) est justement celle proposée par l'UCPA pour cette ascension. C'est donc avec quelques craintes sur la possibilité de tenter l'ascension que j'arrive à Chamonix le dimanche 26 septembre 2012. Le centre UCPA d'Argentière étant en travaux (à part la façade qui est classée, absolument tout est reconstruit), les activités d'alpinisme ont été transférées à Chamonix (et devraient y rester par la suite semble-t-il).

Le stage Mont Blanc se déroule sur deux semaines. La première est consacrée à la préparation, avec l'ascension d'un sommet plus facile en fin de semaine. Deux nuits en refuge sont réservées pour le lundi et mardi de la deuxième semaine pour faire l'ascension du Mont Blanc, ce qui laisse quelques jours supplémentaires pour décaler l'ascension si les conditions sont trop mauvaises. Nous sommes deux groupes pour ce stage mais qui feront tout ensemble, donc pour simplifier, un groupe de 7 stagiaires avec 2 guides. Je me retrouve avec Franck (32 ans, travaille dans l'informatique à Paris, a fait l'ascension du Bishorn et du Dom des Mischabels), Cédric (30 ans, électrotechnicien en Alsace, pratique l'alpinisme avec des amis), Dimitri (19 ans, lycéen, fait beaucoup d'escalade mais n'a jamais fait d'alpinisme) et Laurent (40 ans, directeur de projet dans le BTP, enchaîne après une semaine de trek en autonomie, est monté au Mont Rose l'année dernière), qui dorment dans ma chambre, et Sophie (30 ans, chercheuse à l'INRA à Dijon, grimpe bien mais n'a jamais fait d'alpinisme) et Marie (urgentiste à Marseille, a fait le Grand Paradis). Nos deux guides se nomment Bernard (60 ans, guide l'été, entraîneur d'une équipe de ski alpin l'hiver, parapentiste..., est déjà monté 65 fois au Mont Blanc pour environ 72 tentatives) et Christophe (36 ans). Comme lors des stages précédents, l'ambiance est excellente, même si certains doutent que tout le monde soit capable de faire l'ascension. Il faut dire qu'un guide ne peut pas accompagner plus de 4 personnes jusqu'au sommet. En imaginant que tout le groupe parte du refuge, et que quelqu'un abandonne pour quelque raison et doive faire demi-tour, un guide doit l'accompagner. Deux autres personnes sont donc obligées de renoncer et de redescendre avec le guide... Bref, le sommet est loin d'être acquis.

L'Aiguille des Drus
Lac Cornu
Bouquetin

Lundi matin, nous entamons la préparation par une école de glace à la Mer de Glace. Nous montons au Montenvers par le train puis descendons les échelles jusqu'au glacier. Il y a quelques échelons de plus par rapport à ma dernière fois en 2009, puisqu'avec le réchauffement climatique le glacier perd 5 à 8 mètres d'épaisseur chaque année ! Nous passons la journée à faire des exercices de marche avec crampons sur des pentes de différentes raideurs, nous revoyons l'utilisation du piolet, des broches à glace et l'encordement.

Le lendemain, nous montons au téléphérique de la Flégère pour une marche en altitude, jusqu'au sommet du Brévent en passant par le Lac Cornu et les Lacs Noirs, sur l'autre versant. Le rythme est soutenu (je sue je sue je sue), les pentes parfois très abruptes, mais nous rentrons finalement très tôt à Chamonix. Durant la rando, nous avons aperçu un bouquetin, que l'on peut distinguer d'un chamois par ses cornes très épaisses. Celui-là, comme tous ceux de son espèce, n'est vraiment pas peureux et se laisse approcher de très près. Le soir, nous allons voir un match de Hockey entre les équipes de France et de Pologne à la patinoire de Chamonix. Résultat : 3-1 pour la Pologne.

Mercredi nous prenons le téléphérique de l'Aiguille du Midi. Nous nous équipons, sous les flashs des touristes, dans la grotte d'où partent les cordées pour descendre la fameuse arrête. Avec plusieurs centaines de mètres de vide de chaque côté, pas question de glisser ou de poser le pied de travers. Finalement nous descendons l'arrête sans problème, malgré quelques croisements un peu acrobatiques avec des personnes allant en sens inverse. Une fois sur le glacier nous remontons jusqu'à un sommet rocheux, la Pointe Lachenal. Nous revenons ensuite sur nos pas et pique-niquons au pied du refuge des Cosmiques, en regardant les cordées gravissant le Mont-Blanc du Tacul. Bernard en profite pour nous raconter une de ses nombreuses histoires impliquant des personnes mortes en montagne, emportées dans une chute par leur sac-à-dos, paralysées par le froid, prises dans une avalanche... La fin de l'après-midi s'annonçant orageuse, nous remontons l'arrête jusqu'à l'aiguille et rentrons au centre, au terme d'une autre petite journée. La météo pour la fin de semaine n'est pas bonne, mais la première ascension est maintenue. Nous devons partir jeudi pour un refuge en Suisse afin de faire l'ascension de l'Alphubel à 4206 mètres. Changement de programme dans la soirée, la météo est vraiment trop mauvaise. Alors qu'il pleut déjà sur Chamonix, Bernard nous annonce que l'ascension est annulée et que nous irons à la place faire de l'escalade en salle aux Houches. Larmichette !

Le refuge des Cosmiques
La Vallée Blanche
L'arête de l'Aiguille du Midi

Comme chaque matin, le premier réflexe au réveil est de tirer les rideaux pour voir le temps. Comme prévu, tout est bouché et il pleut. Nous prenons donc la voiture en direction des Houches, en pensant aux groupes des stages d'une semaine qui doivent monter en refuge aujourd'hui sous la pluie, et qui ne pourront très probablement pas faire l'ascension. On peut d'ailleurs voir qu'il neige pas mal au-dessus de 1800 mètres. Je me débrouille comme je peux en salle d'escalade, mais avec le manque d'entraînement, je me retrouve vite les bras paralysés par l'effort. Ca me laisse le temps d'oberver Stéphanie Moreau, championne d'escalade qui grimpe à côté avec une facilité impressionnante.

Le soir, nous apercevons à la cantine le groupe Mont Blanc de la semaine précédente, qui a tenté l'ascension cette semaine et dont nous étions sans nouvelle. Ils boivent du champagne, visiblement ils sont allés au bout. C'est bien le cas, à part deux personnes qui sont restées au refuge. Les autres ont quand même dû se repérer à l'aide du GPS sur le Dôme du Goûter ! J'espère que les conditions vont s'améliorer pour nous la semaine prochaine. Pour l'instant, la météo est mauvaise jusqu'à samedi. Le rafraichissement aura au moins l'avantage de stabiliser le terrain au niveau du couloir du Goûter. On peut espérer moins de chute de pierres. En revanche les chutes de neige ne sont pas un cadeau. Elles ont rendu trop dangereuse la voie des 3 monts pour au moins une semaine. Et il faudra alors qu'un kamikaze se lance pour faire la trace. Il risque donc d'y avoir de nombreux reports vers la voie du Goûter et les places en refuge en seront d'autant plus difficile à trouver. De plus, la trace sera également à refaire, ce qui laisse peu de chance à la cordée qui la fera d'arriver au sommet.

Dans la vallée il pleut toujours, et nous repartons faire de l'escalade en salle le vendredi matin, cette fois-ci dans la salle de blocs de la piscine de Chamonix. L'après-midi se passera au centre, entre atelier cartographique et exercices de remontée de corde pour se sortir d'une crevasse. Avant le repas nous allons assister au départ de l'Ultra-Trail du Mont Blanc, cette course à pied de 168 km et 9400 mètres de dénivelé positive autour du Mont Blanc. Compte-tenu du froid et de la neige, l'édition 2012 vient d'être raccourcie de 68 km, au grand désespoir des favoris dont certains n'ont pas pris le départ en signe de protestation. Le soir, nous apprenons que le groupe Grand Paradis est finalement arrivé au sommet, et avec le Soleil ! Si j'avais su, j'aurais préféré refaire un sommet déjà fait que de rester dans la vallée. Cela aurait de plus permis aux personnes n'étant jamais monté à 4000 mètres d'avoir une idée un peu plus précise de ce qui les attend.

Le Lac Blanc
Le Lac Blanc
Sommet dans les nuages

Cette première semaine de stage plutôt décevante en raison des conditions se termine par une matinée d'escalade en extérieur, sur les falaises mouillées des Gaillands. Les voies sont plutôt faciles mais je commence à me poser des questions lorsque les guides nous disent que la montée au refuge du Goûter sera un peu similaire à ça. Nous faisons également du rappel autoassuré et des exercices de mouflage (technique pour sortir quelqu'un d'une crevasse). Le samedi après-midi et le dimanche sont libres, mais nous continuons le sport histoire d'être fin prêts le jour J. Samedi je vais à la piscine de Chamonix avec Franck et Cédric. En chemin, nous croisons de nombreux participants épuisés de l'UTMB parcourant leurs derniers kilomètres. Le vainqueur a franchi la ligne d'arrivée cette nuit vers 5 heures, soit environ 10 heures après être parti ! A la piscine, nous nageons quelques longueurs dans le bassin extérieur avec une vue immanquable sur les nuages qui masquent le Mont Blanc. Puis petit tour dans un bain chaud et au sauna. Nous sortons dans un bar le soir mais nous nous continuons de nous lever à 7h00 le dimanche, histoire de garder le rythme. Ce matin il fait beau et nous allons randonner comme prévu au Lac Blanc, toujours avec Franck et Cédric. Le ciel est enfin dégagé et nous pouvons de nouveau admirer les sommets qui nous entourent. La neige a déjà commencé à fondre mais nous en rencontrons tout de même pas mal au Lac Blanc. Nous passons près d'un groupe de bouquetins qui prennent le soleil dans l'herbe avec des jeunes sans presque nous en apercevoir. Après 1000 mètres de dénivelé positive et négative, nous terminons la journée par une sieste au soleil sur les transats de la Flégère. Le programme du lendemain est chargé. N'ayant pu le faire la semaine dernière, les guides vont enfin nous tester physiquement en nous faisant remonter le glacier d'Argentière jusqu'aux Grands Montets, à plus de 3000 mètres d'altitude. La journée de mardi devrait être un peu moins fatigante, afin d'être frais pour la montée en refuge mercredi. Le temps s'annonce en effet au soleil pour jeudi et vendredi. Juste à temps pour effectuer l'ascension pour la fin du stage !

Nouveau changement de programme lundi matin. Notre réservation au refuge de Tête-Rousse ayant été annulée pour le début de semaine, les guides ont réussi à réserver une nuit au refuge du Goûter, un peu plus haut, pour mardi soir. Avec le beau temps annoncé jeudi et vendredi, tout est complet à partir de mercredi. Ce matin personne n'a pu quitter le refuge à cause du vent. Il ne reste plus qu'à espérer un temps clément mercredi matin. En attendant, pas question de nous épuiser aujourd'hui, veille de montée au refuge. Nous allons donc aux Grands Montets en téléphérique, nous nous équipons (baudrier, crampons, casque, piolet, cordes) et partons gravir les pentes glacées, enneigées ou rocheuses sous la Petite Aiguille Verte. Pascal, accompagnateur en moyenne montagne et préparateur sportif d'athlètes de haut-niveau a profité d'une journée libre pour venir avec nous. Alors que nous traversons une pente glacée très raide, je prends un mauvais appuis et glisse lorsque la corde se tend devant moi. J'ai eu le réflexe de planter mon piolet pour m'arrêter avant d'emporter mon compagnon de cordée dans ma chute. Plus de peur que de mal. Rebelote lorsque nous progressons sur le glacier, au passage de ce qui semble être une crevasse recouverte de neige. Franck passe prudemment sans problème. A mon tour de passer, je pose mes pieds dans ses pas lorsque ma jambe s'enfonce jusqu'à mi-cuisse. Là encore je me retiens grâce au piolet. Ce sera tout pour aujourd'hui, j'espère juste que cela ne m'arrivera pas au Mont Blanc !

Ecole de neige
Mer de nuages
Ecole de neige

Lire le récit de l'ascension du Mont Blanc.